Tu seras un Fils ma fille


Je n’ai jamais cru que je pourrais avoir une fille.
Je n’ai jamais cru que je pourrais “faire” une fille.
Je l’ai espéré à la première grossesse, je l’ai espéré à la deuxième grossesse.
Puis la vie a fait que je ne pensais pas faire un autre enfant en pensant plutôt à faire en sorte de rester sur les rails.
Et puis finalement, sortie de route quand même.
Le chemin pris n’a pas été simple : il y a eu des turbulences, des trous sur la chaussée, des montées, des chutes, c’était pas simple de sortir du chemin balisé.
mais c’était riche d’enseignement au final.
Et d’autres chemins ont rejoint le miens…
Et puis, petit à petit il y a eu des prairies un peu plus verte, des pâquerettes même, des bugnes aussi quand même, mais de la verdure et des couleurs à nouveau.
Tiens, le monde était si terne après cette chute, noir et blanc. Il redevient coloré, c’est pas toujours simple et parfait comme dans les dessins animés, il faut apprendre à se connaitre soi-même dans cette nouvelle vie, à connaître l’autre, connaître les autres. Apprendre à faire différemment même ce qui avait l’air de marcher bien, mais qui finalement a sans doute conduit à tomber.
L’envie a repris de connaître à nouveau la parentalité, sur ce nouveau chemin, avec ce nouveau compagnon de route, route qui nous emmènera vers le bout du chemin, même si, je l’espère, il est encore loin.
Oui, nous souhaitions un enfant.
Il est arrivé un peu plus tôt que prévu, est-ce le conscient ou l’inconscient qui a fait que toutes les précautions n’ont pas été prises ?
l’envie peut-être...
Ou tout simplement le fait de croire qu’on y arriverait pas, pas facilement.
Je n’ai pas fait ce 3ème enfant pour avoir une fille, j’ai fait ce 3ème enfant par amour, un enfant de l’amour qui nous emmènerait plus loin encore dans le bonheur.
Et puis, oui il y a une possibilité d’avoir une fille, mais je n’y crois pas, je ne suis pas capable d’en faire.
J’aurais aimé connaitre ce bonheur, j’ai toujours aimé la coquetterie, j’ai toujours adoré coiffer depuis petite (à ma chère cousine sur laquelle j’ai testé toutes les nouvelles coiffures que j’avais pu repérer ou que je voulais inventer !), je travaille dans le maquillage, j’aime les couleurs, voue un culte à ce qui brille, les paillettes, les bijoux, les très beaux souliers, si possible avec des talons hauts, fins et élancés, les sacs, depuis toujours…
mais ça ne serait pas pour moi, en tous cas pas avec une fille, pas avec ma fille.
Voilà ce que je sais au fond de mon ventre.

A la première échographie il y a ce petit cœur qui bat, cette magie incroyable, ce miracle de la vie qui est si fascinant.
Et tous ces miracles qu’il reste encore à fabriquer, un cerveau, des membres, des poumons, un système digestif.
C’est tellement fragile tout ça, pourvu que tout cette mécanique soit bien huilée et fonctionne sans rien oublier.
Moi qui suis tête en l’air, ça serait pas si étonnant d’en oublier dans ce titanesque chantier !
Echographie du premier trimestre, des semaines qu’on espère dans le noir et l’inconnu que tout se passe bien, que ça se façonne normalement…
Et le voilà ce bébé.
Tout est parfait, tout ce qui doit être là à ce moment là est là, gros soulagement.
Et ce petit être qui s’est installé tranquillement sans rien demander à personne et qui a pris forme au creux de moi et au creux de nous.
On nous annonce qu’il y a des chances que ça soit une fille, que ce n’est pas définitif.
Alors on y croit pas tout de suite, ça serait super, mais rien n’est fait. Et puis, tout le monde qui en parle, et pourvu que ça soit une fille, et après 2 garçons, il faut une fille, fille par ci, fille par là.
Et puis bébé bouge beaucoup, je le sens très tôt, tiens c’est vraiment différent de ce que j’ai connu précédemment avec mes pères tranquilles, ha oui tiens, et si c’était une fille finalement ?
L’espoir s’installe comme sans s’en rendre compte, l’envie enfouie revient, qu’est ce que ça serait chouette. Une autre vie, une aventure qui se démarquerait vraiment.
Le monde est en train de changer, moi en tant que femme je le sens vraiment. La place de la femme est en train d’évoluer : le rapport des hommes avec le corps des femmes, la parole qui se développe sur des choses parfois enfouies depuis tant de temps, 
La tolérance sur des horreurs mise à découvert, le regard sur le consentement, sur le consentement au sein même d’un couple d’ailleurs, etc. etc. etc. Ça bouge.
Oh il y a encore tellement de chemin à parcourir, ça va prendre encore plusieurs générations sans doute, mais la vie et le rapport homme/femme est en train de changer de regard, irrémédiablement.
Et je me suis imaginée inconsciemment que avoir une fille aujourd’hui aurait du sens, l’inscrire dans cette démarche et dans cette transcription était quelque chose de fort.
J’allais, et nous allions, l’emmener par la main sur cette vie qui lui semblerait normale et qu’elle perdurerait et transmettrait à son tour.

Et puis, c’est un garçon.
Étonnement.
Mais je le vois comme papa le voit et comme le médecin nous le montre, on ne peut que le constater, notre fille, pleine de promesse pour ce nouveau monde, est un fils.
Changement de cap.
Je commence par remballer toutes les envies de longue chevelure, de volants et de robes à fleurs. Ça ne sera pas pour cette fois et ça sera certainement pour jamais.

Mais pourquoi s’être laissée aller à espérer là où au fond je savais que ça ne serait pas pour moi ?
Pourquoi s’être laissée guider par cette sorte de pression sociale qui fait dire que pour être heureux il faut avoir des enfants de sexes différents ?
Ce moment malaisant quand le médecin se confond en excuse de nous annoncer que ce bébé, 3ème d’une fratrie, est un garçon. Mais pourquoi s’excuser ? qu’il y a t’il de si mal que ça à avoir un 3ème garçon ?
L’énumération de tous ces organes qui sont là arrive ensuite, bien visibles, la taille des membres est bonne, tous les doigts et les orteils sont présents, le visage est normal avec un nez, une bouche et des yeux, ce cœur observé sous toutes ses coutures qui fonctionne parfaitement. Le cervelet est bien là, tout se passe bien.
Mais quel bonheur, mon bébé tu es en forme, on a réussi à transformer l’essai pour que tout ce qui avait été entreprit jusqu’à la dernière écho ait bien été confirmé, tout se passe bien.
J’avais peur de refaire des enfants après les 2 premiers parce que j’avais déjà eu beaucoup de chance, jamais de fausse couche, des bébés en bonne santé physique et morale, qui grandissent très bien, qui sont des bonheurs d’enfants et qui ont l’air parfaitement épanouis. C’était déjà si beau et parfait comme ça. On avait joué, on avait gagné les plus beaux lots, c’était risqué de jouer encore.
On avait joué nos chances, les statistiques allaient être de moins en moins bonnes.
Et puis la vie est différente et emmène le cœur à vouloir retenter sa chance, l’envie, l’amour, le besoin viscéral d’un enfant de l’amour qui revient.
Alors quand on voit que ce bébé s’installe tout de suite et bien avant qu’on le pensait, sans difficulté aucune, que la grossesse continue, que tout son développement se fait normalement. Alors ça y est on a gagné beaucoup de manches de la partie qui se joue. Finalement la couleur ne sera pas celle que l’on avait commencé à imaginer, mais c’est une belle couleur, on ne peut plus belle.

Et alors, tu ne seras pas une femme actrice du nouveau monde, mais un homme. Toi, petit garçon, nous allons te guider vers ce nouveau monde indéniablement différent/plus féminin/plus équitable que le précédent et c’est un rôle pour nous qui sera hautement intéressant.
Toi petit garçon, tu porteras la voix de ce nouveau monde et tu seras inscrit dedans tout naturellement.
Je me laisse même à penser que ta voix, puisque celle d’un homme, aura encore plus de poids car tu ne pourras pas être accusé de mauvais féminisme.
Tes grands frères le font déjà et c’est magnifique, tu les continueras, vous ferez de beaux hommes qui aideront à ce que l’équilibre continue de s’établir, à ce que le monde continue d’avancer pour prendre conscience au plus profond des esprits, même les plus étriqués, de ce qui est inexcusable, que cet inexcusable est irrévocable - même si on est un excellent réalisateur - que cet inexcusable ne sera même plus une possibilité dans la tête des hommes de demain.
Tu seras un Fils ma fille et je t’en remercie.
Je t’aime.
On t’aime.
Bienvenue dans notre monde.

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